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Articles signés par Saïdou Alcény BARRY

Sous la direction de Gaston, Kaboré et de Mickael T. Martin, a paru la trilogie Cinéma Africain : Manifeste et pratique pour une décolonisation culturelle.

Le FESPACO : Création, Evolution, Défis paru aux Editions Bayard Afrique en 2021 est le premier volume de la trilogie qui est une compilation d’articles scientifiques, de communications, d’interviews et de témoignages des plus grands théoriciens, chercheurs, critiques et de réalisateurs d’Afrique et de la diaspora sur le cinéma africain.

Au fil des pages se dessine le FESPACO tel qu’il ne s’est jamais offert au regard, car pris dans un réseau de réflexions protéiformes qui usent d’une échelle de plans variés pour le représenter non seulement dans son entièreté et aussi en ses plus petites composantes. Ici la pensée se fait plan général, travelling, pano et gros plan pour saisir l’objet dans sa vérité. Réflexions kaléidoscopiques, tour à tour captées au télescope ou prises au microscope, Histoire et Prospective s’entremêlent. Après un demi-siècle d’existence (1969- 2019), le FESPACO apparait ici tel qu’en lui-même, dans sa vérité, c’est-à-dire le formidable outil au service de la décolonisation des cinémas et des cultures d’Afrique ainsi que de ses excroissances territoriales et imaginaires diasporiques. Les textes tissent le fil d’Ariane pour entrainer le lecteur dans les dédales de l’histoire du plus grand festival de cinéma d’Afrique.

Avec la publication de cet ouvrage paru sur le FESPACO, les débats et les polémiques qui germent et éclosent à chaque édition seront plus nuancés et argumentés. On pourra désormais écrire au fronton des agoras de la polémique « Toute personne qui souhaite entrer dans le débat sur le cinéma africain, devra être avisée d’avoir lu au paravent cette bibliothèque portative »

Alors, si vous êtes chercheur, critique, journaliste, étudiant ou simple cinéphile et vous voulez que vos écrits et paroles sur le FESPACO se revêtent de science et de sérieux, qu’ils s’adossent à une solide colonne théorique et puisent leurs arguments dans cette prose scientifique et les témoignages des aînés, il vous faudra nécessairement lire cet ouvrage. L’excuse de l’absence de données ou d’archives sur le FESPACO a vécu…

Ce matin-là, quand je ressortais de mon entretien avec Gaston Kaboré, lesté des énormes volume 1 et 2  de Cinéma africain : manifeste et pratique pour une décolonisation culturelle et penché comme la Tour de Pise, j'éprouvais un subit sentiment de toute puissance. Je compris que la possession du savoir grise tout autant que celle de la fortune. Me vint en tête l’adage qui dit que le savoir, c’est le pouvoir.

Je tenais au bout de mon bras maigre, les ouvrages qui renferment les réflexions produites depuis la création du Fespaco en 1969 sont une bibliothèque sur le cinéma africain et qui les possède tient en ses mains les armes pour penser le 7è art du continent. J'avais un sourire en coin en pensant aux prochains débats sur le cinéma où je serai convié, où je m’inviterai le cas échéant. Je dirai à mon contradicteur, sereinement assis sur ce socle de savoirs comme un yogi dans la position du lotus et je lui dirai 

- Avez-vu lu les trois tomes de Cinéma africain : manifeste et pratique pour une décolonisation culturelle ?


Pris de court, le malheureux bafouerait un non gêné que sadique, je lui ferai répéter.

Et tandis qu’un sourire large comme celui du clown fendant ma face, je lui dirai, plein de condescendance :

- Sire, je n'entrerai pas avec vous dans l'arène du débat contradictoire parce que vous êtes un gladiateur sans glaive. Mon honneur m'interdit d'affronter un adversaire désarmé. Et je brandirai dans mes mains levées, les trois tomes tel Moïse levant les tables de la loi.

Si vous vous rêvez en gladiateur des idées, bretteur imbattable sur le cinéma africain, vous savez où trouver les armes de votre argumentaire….

Dans l’article, « Sembène Ousmane, Allocution de Ouagadougou » (pp.173-189) du Fespaco : Création, Evolution, Défis, le célèbre cinéaste à la pipe et à la casquette de marin rencontre les militant de la Ligue Patriotique pour le Développement (LIPAD) qui l’ont invité pour les entretenir du « rôle du cinéaste africain dans la lutte de libération nationale en Afrique »

C’était le 7 février 1979, à la Maison des Jeunes et de la Culture de Ouagadougou, en marge de la 6è édition du Fespaco.  Sembène ne lit pas un texte, c’est un entretien improvisé, les mots viennent dans un flux pas toujours organisé de sorte que chaque idée forte doit être extraite de la gangue des mots comme l’or du minerai.

Sembène postule que l’auteur appartient à son pays avant d’être international ou mondial, il tacle avant l’heure les artistes hors sol qui rejetteront plus tard l’épithète africain pour se revendiquer simplement artiste.

Plus loin, il fait la genèse du cinéma africain dont la naissance qui à l’instar de la littérature est un cinéma de célébration d’un passé glorieux. Et il s’appesantit sur le cinéma qu’il baptise cinéma de la troisième vague dont il fait partie et qui est un cinéma engagé dans la lutte pour la libération. Mais il souligne que l’artiste esseulé ne peut rien, c’est une politique culturelle d’Etat qui peut avoir un fort impact.

Mais ce cinéma militant aura à faire face à un cinéma commercial de pur divertissement. Il évoque un film produit par les autorités gabonaises et qui fera des émules dans les autres pays africains. Pour lui :

Le cinéma contrôlé par nos gouvernements est pernicieux dans la mesure où ce cinéma fournit un cadre de référence pour de nouvelles formes de comportement, d’attitudes, de façons de faire.

Pour  Sembène, avec le cinéma promu par les pouvoirs africains, le néo-colonialisme devient plus pernicieux car il entre dans nos intimités et viole nos imaginaires. Il faut donc que les cinéastes militants s’organisent pour ne pas être récupérer par les pouvoirs politiques dominants.

L’autre danger qui guette le cinéma africain est la méconnaissance de la culture africaine. Son constat est sans appel :

On peut parler d’une génération coupée des racines vivantes de la culture africaine, plus à l’écoute du cinéma occidental et peu soucieuse de façonner de nouvelles formes cinématographiques à partir du noyau de la culture africaine. 

Il conclut que le cinéaste doit être aux côtés du peuple pour mener la lutte de libération nationale.

Ces échanges entre Ousmane Sembène et les militants de la LIPAD font apparaître en creux une facette peu connue du cinéaste sénégalais, celui d’un artiste panafricaniste qui fut du côté des hommes politiques pour la lutte d’émancipation. On découvre ainsi ses rapports avec Modibo Kéita et Sékou Touré mais aussi, le plus inattendu, son voyage à pied de Dakar à Kinshasa pour suivre et documenter la lutte de Lumumba pour l’indépendance du Congo.

C’était à une époque où les cinéastes revêtaient le manteau d’éveilleur de conscience et leur film était « des cours du soir » pour éclairer la conscience politique du public et les accompagner dans la lutte politique et sociale pour un mieux-être.

Peut-on voir de nos jours, en 2025, un mouvement de militants convier un cinéaste à venir leur parler de son art comme outil de libération et d’émancipation des peuples ? Rien n’est moins sûr.

Le combat actuel est sans doute de réenchanter le cinéma et de retrouver dans le cinéma africain, les armes miraculeuses que Césaire voyait dans la poésie. Il faut donc que les cinéastes repartent dans le passé chercher les fagots de la mémoire pour allumer le feu de la renaissance. Ces fagots se trouvent dans la compilation de textes de Cinéma africain : Manifeste et Pratique pour une décolonisation culturelle.

 

Dans le deuxième volume de Cinéma Africain : Manifeste et pratique pour une décolonisation culturelle intitulé Ancrages coloniaux, caractéristiques, énoncés et articulations qui s’articule en trois temps, il y a d’abord des textes sur le cinéma colonial, suivis d’articles sur la constitution du cinéma africain et enfin viennent des réflexions sur la théorisation du cinéma africain.

Si l’histoire du cinéma en Afrique qui fut d’abord colonial avant que les Africains eux-mêmes ne se saisissent de la caméra pour faire leurs propres images est bien connue, les réflexions théoriques sur le cinéma d’Afrique le sont moins. La faiblesse de la critique du cinéma africain à qui on a reproché de tenir un discours figé et daté face à des œuvres variées et un cinéma en pleine évolution tient de l’indisponibilité des critiques. Cette palilalie de la critique est sans doute due à l’absence d’un panier d’outils théoriques bien fourni pour enrichir et varier le discours critique.

Avec la parution de ce volume, le puits presque tari d’eau de la théorie sur le cinéma est devenu tel une rivière en crue durant la saison pluvieuse dans la savane. Ainsi la critique à tout loisir à s’y désaltérer, se nettoyer et même batifoler.

Cette troisième partie du volume 2 déroule un panorama riche des théories qui s’opposent, se complètent et se dépassent. Et il y a un intérêt pour le critique francophone de découvrir les essayistes anglophones présents dans cet ouvrage et particulièrement dans cette partie parce qu’ils apportent les théories postcoloniales et une certaine liberté dans le propos, toute chose assez peu présente dans les études francophones qui sont très respectueuses des figures tutélaires et des théories consacrées dont elles se veulent les épigones.

Parcourir cette partie sur les théories du cinéma, c’est pour les habitués du Fespaco, une façon de retrouver les années de gésine, les années 1980-1990, où les salles de conférence bruissaient des débats enflammées et contradictoires sur le cinéma. Comme dit l’adage, les paroles s’envolent, les écrits restent. Pour les plus jeunes, ce livre est une aubaine qui va leur permettre de vivre par procuration, les ambiances des agoras d’antan qui accueillaient les débats qui ont accompagné le développement du cinéma africain.

Ce volume 2 est donc un outil nécessaire pour faire sereinement de la critique et pour éviter d’enfoncer avec fracas des portes déjà ouvertes depuis fort longtemps…

Les deux volumes de Cinéma africain et pratique pour une décolonisation culturelle traite l’un du Fespaco dans sa création et son évolution et l’autre s’essaie à une théorisation du cinéma africain. Dans l’un comme dans l’autre, il y ait l’omniprésence de la figure de Sembène. En effet, hormis les dossiers et articles qui lui sont nommément consacrés, il est disséminé dans tous les textes. Sans doute, parce qu’il a accompagné le Fespaco et influé sur les positions théoriques du cinéma africain.

Très tôt, il comprend que le cinéma est le meilleur médium pour parler aux populations africaines. Aussi, sans renoncer à la littérature, il va se former au septième art à Moscou. En 1969, est présent à Ouagadougou lors du lancement de la semaine du cinéma africain qui donnera naissance au cinéma africain et à toutes les autres éditions. Il est celui qui défendra l’idée panafricaniste du Fespaco contre les velléités de scission de certaines parties.

Il est aussi celui qui invente et théorise le cinéma africain en tant que pionnier. Avec Borom Sarret (1963), il place le cinéma africain sur l’échiquier du cinéma mondial en recevant un prix au Festival international de Tours. C’est à travers ce film aussi qu’il indique la place des langues nationales dans ce cinéma-là.  Avec La Noire de…(1966), une adaptation de sa nouvelle éponyme, le cinéma africain entre au Festival de Canne. Il s’impose comme le père du cinéma africain francophone.  C’est un cinéaste engagé au sens sartrien du terme qui inspire la mission que la Fepaci assigne le cinéma africain : anticolonial, politique et d’auteur.

Quand dans les années 1980-2000, des jeunes réalisateurs se mettent à contester l’engagement politique et le mépris de la comédie dans le cinéma africain, c’est contre Sembène Ousmane qu’ils dirigeront leurs attaques. Depuis Freud et son complexe d’Œdipe, on sait qu’il faut tuer le père pour s’affirmer.

Ces deux volumes sont écrits sur un palimpseste qui porte en filigrane le portrait éclaté du cinéaste sénégalais. Aussi pour le connaitre dans sa vérité, faut-il lire ces deux volumes et assembler les pièces du puzzle semées dans les différents articles pour le percevoir tel qu’il a été : un baobab dans la clairière, qui fut un repère, sous l’ombre duquel les cinéastes se retrouvaient pour les palabres mais dont la grande stature obstruait quelquefois le regard des plus jeunes. Bref, ces deux volumes de Cinéma africain et pratique pour une décolonisation culturelle révèlent en creux ce que fut l’homme : un géant tel qu’en lui-même l’histoire le fige !

Saïdou Alcény Barry